vendredi, 18 juillet 2008

Le loup de la côte ouest

 
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Lorsqu’il claquait une portière, il le faisait toujours avec brutalité. Du moins, au début, j’ai cru qu’il était coléreux, comme des sauts d’humeurs. Il en était de même avec la porte du garage, la porte chez les uns, chez les autres, toutes les portes claquaient. Je me demande encore comment la Torino a pu autant résister. Les cascades, les vues magnifiques, la fonte des neiges qui à la fin du printemps formait des chutes, les cinquièmes au monde me précisait il, des chutes incroyables… Il y avait sur le mur de sa chambre des tas de photos de Fischerman's Warf , à l’époque de l’ancien port. Quand il voulait fuir, dans l’urgence, pour une ou deux heures, je me retrouvais enfermé dans sa piaule au Stratosphère où il était bagagiste, à l’écouter me raconter son histoire pendant qu’il décrochait avec soin tous ses souvenirs scotchés aux quatre murs de sa prison bruyante au dessus du casino de l’hôtel . Quand il fallait compter plus qu’une ou deux heures,  je savais que la vieille Ford nous emmènerait encore plus loin, pour un ou deux jours, parfois plus, en silence ou alors dans un monologue incroyable dans lequel il était capable de me raconter avec précision toute l’histoire de la côte ouest. J’ai cru souvent qu’il en rajoutait, qu’il en inventait même, mais un jour, vexé, il m’a planté dans un des huit états de la 66, une bonne heure qui m’a paru bien plus longue, tout seul, sur le bord de la route . Depuis, j’ai toujours cru toutes ses histoires, son histoire, comme celle de ce côté des états unis. J’ai jamais beaucoup aimé les westerns mais un matin, tôt, très tôt, il est venu frapper à ma porte pour que je sache où Hollywood venait tourner autrefois. Il me manquait mon premier expresso du petit italien en bas de chez moi, une douche fraîche, mais nous nous sommes retrouvés en pleine réserve indienne et dans un silence incroyable, nous avons regardé le jour se lever sur ce paysage que je n’oublierai jamais. J’ai du le suivre un peu partout, un peu n’importe comment. Bien sur que j’en étais très amoureux, à en perdre mon job, des jobs, des amis, ma chambre que je ne pouvais plus payer au black au gérant tordu d’un motel de bord de route qui n’a jamais voulu me rendre mes affaires. Mais quand on me posait des questions, je répondais que c’était uniquement pour la Torino. Nous sommes restés quelques temps à  Seligman, puis il a retrouvé une place au CAESAR'S PALACE. Un soir, le long de cette vieille route nationale, il a imaginé réanimer un vieux parc d’attraction abandonné dans la poussière. J’ai du me retenir de sourire, de rigoler, je n’avais pas envie de le vexer et qu’il me plante à nouveau, car ce soir là, il avait la même façon de me parler, si sûr de lui. J’ai du l’attendre tout un après midi  à  Peach Springs, au bar de notre motel. Je me souviens avoir dévoré ce jour là "The Grapes of Wrath", le seul livre qu’il avait, celui que sa mère lui aurait offert pour ses dix huit ans et je n’avais pas vu le temps passer.
Il m’avait promis de louer une Corvette un jour pour faire de la vitesse sur la vielle route. Il m’avait promis tant et tant de choses, je m’en foutais faut dire, comme le temps, le temps que je n’ai pas vu passer …  

mercredi, 02 juillet 2008

Le ciel peut attendre

 
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Sur le bord d’un bar, hagard, j’ai vu des verrines , des choses colorées, tu sais, du poisson , à la mode, ils en mettent partout . Du poisson, je déteste le poisson. L’endroit ne ressemblait pas à un décor en papier carton mais c’était bien du solide, petit, mais arrangé pour qu’il fasse grand. L’espace, tu sais, ce mot aussi , l’espace , est à la mode. Je le déteste aussi. J’ai du arrivé trop tôt , la lumière n’était pas la bonne, il y avait une petite agitation autour des tables, les serveurs chahutaient sagement, tout était blanc comme pour un mariage , un son très new age en sourdine tamisait l’ambiance . Je suis resté un long moment sur un des tabourets, tu sais, comme notre très vieux canapé anglais , capitonné et clouté main selon la tradition des anciens maîtres tapissiers. Ils étaient alignés , le cuir brillant , le long de l’immense bar en forme de S . J’ai demandé une coupe de champagne puisqu’ une bouteille dans un seau était déjà ouverte. Un jour , j’ai du monter à bord pour un dîner-croisière sur la Seine . Il pleuvait des cordes , comme aujourd’hui . Comme aujourd’hui aussi j’ai du venir. Il faut descendre un escalier de vieilles pierres , longer un long couloir voûté , pour se retrouver dans cette cave blanche . Mais tu sais, malgré ce petit parcourt , j’entendais quand même la pluie tomber dru , comme ce jour ennuyant lors de ce dîner sur la seine. J’ai imaginé une fenêtre cachée derrière un rideau rouge épais mais peut être pas assez épais . J’ai repéré mon nom sur  une table parmi cinq autres inconnus. Il y avait une faute . Il y a toujours une faute à mon nom. Ce n’était peu être pas le mien. J’ai du me faire offrir une seconde coupe . J’ai souhaité juste une coupe , une seconde coupe alors le barman avenant qui devait avoir une grande expérience de sa clientèle retourna poliment à l’autre bout du S. Nous nous sommes retrouvés soudainement comme dans le fond d’un bassin d’une piscine vidée. Il y avait au mur des mosaïques projetées , un bleu si bleu, une musique un peu plus présente . J’ai joué avec l’un des rideaux pour trouver la fenêtre, une fenêtre , entendre encore un peu la pluie avant le bruit.  Un homme grisonnant la cinquantaine habillé haute couture , trop maquillé , traversa la salle d’un regard froid pour inspecter son chantier . L’architecte s’avança vers moi, d’un sourire trop commerçant il me proposa de libérer le tabouret . Je n’avais pas terminé ma coupe, j’avais faim , il me présenta, de ses mots , « la bête », soulevant un drap blanc épais qui le protégeait. Il m’écœura soudainement autant que le lieu, les verrines, le bleu piscine en parlant ainsi de cet ange magnifique , de ce bijou si rarement rencontré, échoué, ici. Je lui fit remarquer que son Bechstein  avait une sonorité chaude et lyrique, un clavier précis et équilibré , mais qu’il était désaccordé.
Il cru un instant à un caprice puis accepta un numéro dans mon petit carnet. Il pleuvait encore  mais je suis allé sur le boulevard marcher un peu , savourer un Quintero et comme le moment était délicieux, j’ai du le laisser s’éteindre et le rallumer plusieurs fois. J’ai marché longtemps , j’ai reconnu nos jardins, nos bancs, nos pavés, notre chambre sous les toits, j’ai marché encore, longtemps, longtemps avec toi.

Je n’y suis jamais retourné.

Forget me not ( par linaigrette)

... tu sais j'adore marcher sur les chemins peu fréquentés... un jour de grande chaleur nous avions découvert ce village, Gargillesse... et puis au détour d'un petit champ la rivière... nous avions décidé de nous arrêter là quelques jours, loger chez l'habitant et l'habitant était frustre mais si compréhensif... en fin de matinée, avant que le soleil n'atteigne le haut du ciel, je me suis baignée... l'eau était d'une fraîcheur douloureuse au premier abord, mais si douce au bout d'un moment... le sable courait entre les orteils et me faisait rire... parfois un petit poisson égaré semblait en extase pas loin et s'enfuyait brusquement, profitant du courant... te souviens-tu de notre chambre atelier au toit pentu... de la fenêtre à petits carreaux ouvrant sur les blés... te souviens-tu que c'est là que tu as terminé la gravure de commande, si détaillée, si minutieuse que les lunettes te tombaient du nez... c'est là aussi que j'ai écrit une petite nouvelle... il faut bien vivre et j'aime tant vivre... te souviens-tu des oeufs frais pondus et des épinards si tendres que j'avais cuisinés à la crème... moi, je me souviens comme tu étais si réservé, si respectueux... comme j'aimais allumer le feu à la tombée de la nuit, quand déjà la hulotte crie dans le champ voisin... c'est au crépuscule que je m'asseyais au piano, les bougies coulaient sur le napperon blanc brodé par mes soins il y a longtemps... dans le silence nocturne la musique était là si moelleuse si virevoltante... en nous, en nous...
l.

mardi, 01 juillet 2008

Forget me not

 
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Eteindre des volcans, éteindre des volcans…Un jour il faudra graisser la porte , depuis le temps , la porte et les volets , arracher les mauvaises herbes…et le toit, le toit, l’état du toit…Elle hésita entre reprendre un bol de café tiède, se rallumer une cigarette, regarder à nouveau derrière elle , la maison , se taire, continuer à faire comme un inventaire de ce qui n’allait pas , repasser du marron sur ses lèvres, rejoindre son hôtel, les attendre, reprendre un taxi, marcher  en dehors des sentiers parce qu’il fallait marcher en dehors des sentiers se souvenait elle, pensant à son sable rouge, le lac et ses terrifiants crocodiles .  Cette journée , l’était elle aussi ? Toute petite, il lui racontait de ne jamais reprendre les mêmes chemins pour rentrer à la maison, d’éviter de parcourir toujours les mêmes sentiers, de rajouter tous les jours un nouveau mot à son vocabulaire , un mot inconnu, un mot à découvrir et d’écrire une phrase dans son cahier pour le retenir,  l’utiliser au moins une fois dans la semaine , regarder les oiseaux, les reptiles, les plantes, les connaître, les reconnaître. Il admirait les baobabs , mais son plus beaux souvenir c’était de marcher avec lui , ce paysage de savane arborée à perte de vue et la nuit, observer les oiseaux. Tao voulait l’accompagner mais à l’aéroport , juste avant d’embarquer , elle lui avait murmuré à l’oreille , comme pour le taquiner « Qu'ils soient riches ou même sans un sou, les hommes ont des sourires terribles … » puis sans se retourner, elle continuait à la chanter , sur la passerelle , presque à voix haute, sans une faute, sans une fausse note . Elle n ’avait pas de dates à lui proposer, ni d’heures, ni d’adresses , ce n’était pas le plus important, elle savait se diriger , il savait qu’elle saurait. Le soleil était au zénith , son paquet de tabac brun  terminé, elle souriait presque en pensant à ce vieil homme, ce vieil homme sur la moto .Il lui avait proposé un tout autre tarif alors elle avait accepté son vieux taxi à deux roues, la poussière, le bruit, sa voix rauque qui hurlait des histoires incroyables pendant la course. Au moment de payer, il lui raconta qu’autrefois, dans cette baraque, il y avait de la musique, de la bière, beaucoup de bière et bien d’autres alcools et que les femmes qui traînaient au salon étaient de «  mauvaises  » femmes. Elle aurait pu rester, les attendre, évoquer le passé mais aussi ce qu’ils étaient devenus mais il fallait qu’elle trouve un nouveau mot à son vocabulaire , un mot inconnu, un mot à découvrir et écrire une phrase dans son cahier pour le retenir,  l’utiliser au moins une fois dans la semaine…

samedi, 28 juin 2008

Il peut en avaler combien votre paquebot ?

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Fallait le voir diriger les camions pour que l’ogre les avale. Il rêvait d’un taureau mécanique, son taureau, son attraction. Il connaissait tellement les chiffres… Le Kamikaze mesure 20 mètres de hauteur, 18 mètres de longueur et 8 mètres de largeur … J’ai 42 ans le 4 juillet ...Parfois je danse avec loups ... 50 attractions sur un minimum de 15 hectares , mais faut rajouter pour les croqueurs . ..Un jour à Newcastle il a vu « Angel of the North » . .. La sculpture d’Antony Gormley c’est 20 mètres de haut et 54 d’envergure !... C'est une attraction à sensation forte avec des accélérations à 4G , 4 fois le poids de votre corps, en positif et en négatif…


Il peut en avaler combien votre paquebot ?

En fait, il avait toujours des questions et des tas de questions à poser, des chiffres à raconter, les écouteurs de son lecteur collés en permanence à ses oreilles . Même pour manger, dormir, il y avait continuellement du bruit dans sa tête, il faisait des rêves incroyables, extraordinaires qu’il fallait qu’il partage dès son réveil,avec les autres, parfois les clients, parfois aux loups, parfois à maman. Tous les soirs quant elle faisait sa caisse, elle le laissait tourner sur sa chenille toutes lumières éteintes. Le manège tournait ainsi dans la nuit noire et silencieuse rythmé par les seuls bruits mécaniques de l’attraction, bruits qui s’accéléraient quand la vitesse augmentait. Il était là, cheveux aux vents, les yeux clos, les bras en croix , un sourire magnifique affiché,figé . .. Un jour à Newcastle il a vu « Angel of the North » ... La cabine était à peine éclairée , elle remplissait les pièces dans les tubes, elle le voyait ,là, immobile , comme une statue, tourner de plus en plus vite, comme il aimait.

Elle râlait souvent après lui quand il causait trop fort mais c’est à cause des oreillettes à fond la caisse comme elle disait. J’suis pas sa mère , j’ai pas à lui gueuler d’sus mais il va d’venir sourd dingue , puis elle pouffait d’rire comme si c’était si drôle ce qu’elle venait de dire en reposant la bouteille de Blend. Parfois, je le laissais tourner un peu plus, le temps de détacher les loups , de leur préparer leurs gamelles, de lui étendre sa lessive , lui faire le lit, lui préparer son repas. Un jour, j’ avais voulu l’embrasser comme on embrasse son enfant mais il m’avait allongé aussi sec une droite . Il avait hurlé « décollage immédiat » , hurlé si fort que …Il m’avait répondu que je n’avais jamais eu d’enfants alors comment j’ pouvais savoir comment il fallait embrasser un enfant. Je ne lui en ai jamais voulu. Une fois,il est venu comme tous les soirs, pour son tour de manège ,avant la caisse et j’ai essayé de lui expliquer , d’lui dire, que peut être, elle aussi, elle cherchait.
Il m’a regardé un instant avec son sourire magnifique puis il est allé s’assoire dans la chenille, les bras en croix, il a fermé les yeux et avant d’hurler « « décollage immédiat », il m’a dit :

- Alors, on s’cherche tous une mama !!!

dimanche, 22 juin 2008

Boulevard Thiers

Quand elle me faisait traverser la grande route, elle m’empoignait. Ses vieilles mains tachées me serraient très fort , elle tournait la tête ,de droite et de gauche, plusieurs fois, avant de se lancer. En été , derrière la vieille battisse de briques rouges, il y avait des fous qui se jetaient dans le vide du haut d’un dix mètres. J’ai vu l’homme canon retomber sur un matelas géant, un jour, dans une épaisse fumée blanche sous les applaudissements de la foule, la fanfare de l’immense parade qui venait de parcourir la ville, les odeurs de la ménagerie , les fanions multicolores qui claquaient au vent du Nord sous ce soleil de juillet. La cour était minuscule mais nous pouvions à la craie dessiner des poissons , un pendu, une marelle, un sens interdit ,des étoiles, des mots d’amour, d’autres, obscènes, des flèches dans tous les sens dont une qui menait à la planche trouée .Le trou dans le seau en plastique, son couvercle, des journaux empilés, des mouches, des mégots écrasés, une très vieille carte postale usée sur la porte du "clown triste" de Buffet , une autre rigolote de Poulbot : t’as pas de culotte ! Non, il fait trop chaud. Dans la pleine nuit silencieuse et mystérieuse malgré ce vent des premiers jours ensoleillés qui secouait bruyamment les tuiles du toit amoché , je l’entendais pisser dans son pot de chambre en métal , l’imaginant relever sa vieille robe de chambre épaisse , sa chemise de nuit, baisser l’une des ses larges culottes comme celles suspendues sur le long fil du jardin ; la vieille cour ,tard, était si froide. Sous son lit, aussi, des tas et des tas de magazines sur la mode à Paris, des mots fléchés incomplets, des recettes découpées, des pages cornées sur des histoires à l’eau de rose pas terminées , une paire de tong , un rouleau de papier toilette , des chaussettes orphelines , un bas à varices et de nombreux papiers de bonbons de toutes les couleurs, comme les craies de la cour où nous pouvions dessiner.Sur un vieux Radiola à six énormes piles, je l'ai souvent entendu chanter de sa cuisine l'amour à l'eau de rose comme dans ses magazines en épluchant les patates du midi alors que sur le trou dans le seau en plastique de la cour, la porte grande ouverte, je regardais dans le ciel, par dessus les maisons rouges, ces fous qui du haut d'un dix mètres plongeaient dans l'eau glacée de la piscine municipale. J'aurais tant aimé savoir lancer haut la baguette et la faire tourner entre mes doigts comme les majorettes de la parade mais je n'étais pas si agile, je ne pouvais que parader au pas militaire entre les trois murs faisant claquer mes souliers du dimanche sur le pavé humide et frais de la petite cour triangulaire . J'ai vu un Monsieur Loyal allumer une longue mèche pétaradante comme le feu d'artifice d'un 14 juillet pour que l'homme canon s'envole dans les airs pour retomber sur un matelas gigantesque, loin, très loin sous des tonnerres d'applaudissements avant que la foule s'engouffre sour ce chapiteau géant pour que le spectacle , enfin, commence. J'ai vu tant de femmes aux seins nus couvertes de savon, d'autres enroulées dans de si grandes serviettes de bain, les cheveux tressés dans des tissus éponges , des odeurs de corps et de savon de marseille , de l'eau, mousseuse, blanche, se répandre sur le carrelage jaune ,de la buée sur des miroirs abimés , des bancs blancs comme ceux d'un hopital , inconfortables, où papotaient les dames qui se rasaient les poils des jambes ou parfois la moustache , l'eau était si chaude . Je me souviens de toutes ses mains qui autrefois me savonnaient , me rinçaient pour après m'envelopper dans ces serviettes rèches.Les mains de ces vieilles femmes qui me séchaient,m'enlassaient, m'habillaient, me coiffaient . J'ai du des milliards de fois fermer les yeux quand leurs tendres baisers me couvraient, même si j'étais si impatient de pouvoir un jour ,après la caisse , emprunter seul ,enfin, le couloir réservé aux hommes qui menait aux douches . J'adorais les hivers interminables lorsque nous y allions trois fois par semaine , le souvenir de toutes ses mains qui me frictionnaient la tête longuement pour sécher mes si longs cheveux bruns pour qu'elle puisse me couvrir de ce bonnet de laine rouge avant de quitter les bains douches et traverser le boulevard Thiers .J'ai vu ce clown acrobate, contorsionniste, jongler avec des tartes à la crème puis s'enfermer dans une valise aussi grande que la mienne, le jour où tu m'as arraché, un train,puis d'autres, pour Cancale, l'école militaire. J'ai appris à marcher au pas , baisser les yeux, pêcher des couteaux avec un peu de sel, gonfler des voiles, t'écrire sans faire de fautes , sourire sur les photos de classe , manger des épinards et des oeufs à la crème béchamel, prier leur dieu, levé le drapeau aux aurores, chanter en canon devant des chefs et des sous chefs , puis un jour je n'ai plus reçu de colis. J'ai longtemps cru qu'elle m'en voulait de ne pas être le premier jusqu'à ce que je comprenne que c'est toi papa qui a tué grand maman.Depuis, seul, j'emprunte le couloir réservé aux hommes qui mène aux douches.


mardi, 17 juin 2008

Mamie je t'aime

 
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J’ai du rêver qu’elle me tienne la main . Non, elle ne me tenait pas la main, elle me l’écrasait. Traverser la route, les routes , c’était une aventure inquiétante. Tout était inquiétant pour elle : Traverser la route, un chien sur le passage, parler aux guichets, la marche de l’escalier du bus, louper le train pour  Paris, le long tapis mécanique à Montparnasse, la café en terrasse qui tardait, les piétons pressés, le strapontin du métro qui n’était jamais libre, la gare de triage qui la nuit gémissait acier, les néons verts et rouges plus bas, les dames trop bien habillées, les inconnus au téléphone, l’achat de son billet de retour, qui allait pouvoir l’accompagner jusqu’à la gare du Nord, trouver un taxi qui ne lui fasse pas, pensait elle, visiter tout Paris …Tu sais, elle commence à être très âgée, c’est normal, cette anxiété. Mais un jour bien avant qu’elle ne s’endorme pour toujours, elle m’avait raconté que déjà, toute petite, même bien avant les guerres, elle avait peur. Elle avait toujours eu peur ,de tous, de tout , même mariée, elle …Tu sais, je ne l’explique pas, c’est comme ça, bien sur que je l’ai aimé, très fort, mais de toute façon , toutes les jeunes femmes devaient se marier . J’ai eu peur de tout, du jour, de la nuit, de la vie, mais de toutes mes blessures, de toutes mes cicatrices ouvertes qui ne se refermeront jamais , ce qui me fait encore plus mal , c’est qu’eux aussi, ils ont peur… comme toi !
 Tu sais, je ne l’explique pas ...   
 
 
 

vendredi, 13 juin 2008

Joyeux Noël

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A l’époque je nichais dans une des toutes premières cages d’un futur gigantesque dortoir rebaptisé plus tard : Ville Nouvelle. Je vous parle d’un temps…Il y avait encore quelques champs qui tentaient de résister mais un jour, sur l’une des dernières parcelles d’herbes sauvages , j’ai vu construire un paquebot , en béton. J’avais vu sur le pont en construction. Il commençait tôt, son wek-end c’était l’mardi . Un autre jour j’ai cru qu’il travaillait sur le chantier naval. Il avait la petite queue du personnage des Nouveaux beaufs de Cabu , le dessus du crâne souvent enfariné. En fait , il était boulanger. Il nichait seul , juste à coté de ma cage , séparé par un mur cartonné de notre volière de 5 étages . Il faisait du bruit mais c’était pas de sa faute à lui , c’était la cage , le carton . De mes journées, j’épluchais des offres d’emplois en regardant s’agiter sur le pont comme des milliers de Playmobils . Un jour, à noël, je ne sais plus pourquoi, mais je me souviens d‘avoir réveillonné dans sa cage autour d’ une choucroute au vin blanc garnie William Saurin 800g. Fallait qu’il décampe à 2 heures du matin pour son pétrin . Avec ma solde de chômeur, j’avais acheté un bon primeur et pour que la choucroute soit moins triste , quatre Knackis, un sac de patates, un économe. J’avais du mal à lui donner un age .Il était étrange. Il était sage mais bruyant même en mangeant. Il bossait comme un âne ; des pensions et des loyers en retard, des dettes ici et la. En fait , il bossait rien que pour ça ajoutait il en dévorant notre choucroute devant un plateau télévisé endimanché.
A un moment, il a cru voir de la lumière sur le paquebot. J’ai pensé aussitôt à un Playmobil agent de sécurité. Mais il insistait, pour lui, la croisière s’amusait. Les Portos, le Primeur, et les cinq Kanterbraus avec son Loto ,le gros lot du 25, c’en était trop.
Un week-end,son mardi, j’ai cru que j’allais l’assassiner.
Il était deux heures ou trois et je l’entendais chanter mais pas sous sa douche.A l’époque un truc qui passait sans cesse à la radio, un type qui remplissait des chapiteaux avec des briquets levés et des gamins qui faisaient lalala,lalala, lalala pendant des heures.
Mais lui il chantait et de plus en plus fort .J’ai pensé à son Porto , à un Loto pour un gros lot et quelques Kanterbraus , un coup de trop , mais soudain le mur de carton qui séparait nos cages s’est transformé comme du papier à cigarette et je l’ai entendu pleurer longtemps en fredonnant un truc du genre : « Ce serait la maison du bonheur… »
Deux noëls plus tard, le paquebot fut baptisé.
Quant à lui, je ne sais ou il a échoué.

J’avais envie de parler de solitude et des fois,comme aujourd’hui, je pense à lui.

jeudi, 05 juin 2008

Je suis comme le cerisier à fleurs, j’aime le soleil ou la mi-ombre.

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- Tu me demandes de sourire au beau milieu de la foule alors que…
-  Tu sais,. je suis comme le cerisier à fleurs, j’aime le soleil ou la mi-ombre
- Andrew nous faisait rire, il pouvait dès le matin, le pied posé ,  la foule, sourire, jouer des mots avant son premier thé…
- Il va être froid mais tu pourrais…
- Il est froid !
- Je le préfère blanc. Oui, il est magnifique blanc mais rose …
- Ils ont vendu la maison de Tobermory .
- Un jour, sur 'Île de Mull…
- Je n’ai jamais su pourquoi, mais les anniversaires, les noëls, les mariages, toutes ces fêtes me dépriment  autant , depuis toujours …
- Sur l’île de Mull…
- Pourquoi, pourquoi insistes tu , mais pourquoi ?
- Tu peux hurler tu sais, oui, hurler, la foule , au beau milieu de la foule un dimanche après midi . Il disait que le mimosa sonnait l’agonie, l’agonie de l’hiver . Entouré de fougères arborescentes et énormément de plantes en fleur, il marchait, la nuit , longtemps , dans ses jardins . Il avait su m’expliquer comment ils étaient protégés des vents d’Est, la chaleur restituée la nuit, la fragilité des espèces, les…
- J’ai mal, j’ai mal moi aussi , froid, brisé …
- Regarde, regarde un peu plus loin, l’autre table, l’élégance, le geste délicat. Il y a un livre posé sur la table, près de sa tasse mais regarde comme le livre semble n’avoir jamais été ouvert. Il l’a peut être acheté ce matin, hier, avant hier mais la couverture plastifiée est encore toute brillante sous ce soleil, ce soleil de juin. Il pourrait sortir tout juste de l’imprimerie . Il est là, posé près de la tasse, il ne le touche même pas, ne l’a j’en suis sure jamais ouvert. Tu sais, je pense à cette immense bibliothèque où seuls les hommes venaient  savourer un whisky , une liqueur , du tabac des îles. Andrew me racontait souvent avec tant de précisions ses souvenirs d’enfance à Wicklow , la prairie des vikings comme il aimait dire.
- Tu te souviens de Bray ?
- Il était un livre, un livre parmi tant de livres, des milliers et des milliers de livres , rangé au bon endroit, un livre oublié, un livre jamais ouvert .Il comparait son histoire au parquet ciré, lisse comme celui de l’immense hall de la  Trinity Old Library. Tu vois, il est là comme nous peut être depuis une bonne heure et son livre, son livre neuf, il ne l’a pas encore touché, ni lu. Oui, il est élégant, le geste délicat mais il est froid , glacé, glacial.
- Si nous partions, s’il te plait, je n’ai pas envie de les voir, les revoir, je te promets de sourire au beau milieu de la foule .
- Oui , je suis comme le cerisier à fleurs, j’aime le soleil ou la mi-ombre.
 

mardi, 27 mai 2008

Sur les bords arides d’un fleuve lointain j’ai du commettre un crime, un petit matin, j’ai , depuis, peur de mes réveils !

 
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Il avait dressé une jolie table au bord de la fenêtre , trouvé des fruits incroyables pour former une corbeille comme le font les cinq étoiles d’un bord de sable blanc pour leurs riches clients . Les bols débordaient d’un café dont il ne reconnaissait pas le parfum , de l’autre coté du mur la voix d’un speaker s’égosillait .Un instant il cru entendre une Aigrette neigeuse , comme un « squawk » criard et nasillard. Trop tôt il avait marché sur les ponts , attendu un premier métro, trouvé du tabac , du sucre, taquiné les pigeons sur le parvis de Saint Eustache, puis il était rentré prendre une longue douche tiède sous laquelle il se remémorait sa première fois, une première nuit, à Taganta. Les tiendas sur le bord de la plage, le poisson grillé, les quelques touristes qui dînaient tard , un regard, un sac, des cheveux roux , bouclés ,dans un tissu usé qui avait du lui aussi tant voyager . Il avait cru l’apercevoir ailleurs, sur le port, un autre port, peut être même plus loin, encore plus loin , comme sur un autre continent.
La pluie tombait dru sur les toits en cette fin de mai comme si ,ici aussi , la mousson pouvait s’annoncer. Il avait laissé la fenêtre de la chambre grande ouverte sous laquelle il avait calé la petite table , et tout en se roulant une première cigarette, nu sous sa serviette, debout, face à son sommeil, il avait espéré, même si le café devait être froid, encore un peu, qu’elle ne se réveille pas.
Sur les bords arides d’un fleuve lointain j’ai du commettre un crime, un petit matin, j’ai , depuis, peur de mes réveils…Il aimait cette phrase qu’il se répétait parfois, comme aujourd’hui, la première d’un livre, son dernier disait il , quand elle s’endormait sur son transat en bois de Keruing face à l’océan qui l’a bordait . Elle avait souhaité que ses cendres soient dispersées dans le Pacifique , que la paix revienne aussi, s’il te plait, l’avait elle supplié , au moins ce jour, le jour,avec tes frères.
La corbeille était pleine, il aurait aimé lui trouver un pitaha lui avait il marmonné et tandis qu’il tirait une autre taffe de son tabac brun derrière lequel il essayait de se camoufler dans un nuage bien trop transparent , elle lui avait détaché délicatement la serviette qui l’entourait pour caresser sa peau, ses yeux , respecter les silences . Il était nu, face à elle, contre elle, la tête posée sur ses seins lourds . Dehors, les pluies de la mousson arrosaient généreusement les bruits de la ville, de l’autre coté du mur le speaker était devenu muet, sur le bord de la petite table de bois calée contre la fenêtre , comme sur un Conga fantôme, elle... pour qu’il , pour qu’ils…
 
illustration " petit déjeuner" Manuel Vich

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