mardi, 06 mai 2008
YMCA
Il s’inquiétait pour ses amaryllis, Gaspar le chat, un livre commandé qu’il aurait fallu récupérer chez Bertrand, ses cyprinodontidés, la température de l’eau qu’il fallait surveiller, la pluie sur le toit, le grenier, son courrier, Msauzi, les cinq minutes d’arrêt, l’hôtel, les nuits sans sommeil mais il s’inquiétait de tout, tout le temps et de tant. Il était debout depuis 1957. Il détestait cette question mais quand il lui posait, depuis quelques années, depuis un certain matin, il lui répondait : Oui, tôt, depuis 1957. La première fois, il avait sourit en lui resservant une tasse de café. La seconde aussi certainement puis le ton, petit à petit, n’était plus le même, jusqu’au jour où à son tour, lui aussi, il se levait , bien avant lui. Peut être pour éviter de l’agacer, la question, mais parfois, comme cette première cuillère qu’il faisait tourner dans son bol pendant des heures en prenant soin de la faire cogner contre la porcelaine, à nouveau, il lui posait. Autrefois, quand ils se réveillaient tard, ils improvisaient sur la terrasse ensoleillée leur pique-nique en pyjama qui pouvait durer jusqu’au coucher du soleil. Presque comme un dimanche à la campagne mais il n’y avait pas de dimanche, ni d’autres jours d’ailleurs et ce n’était pas la campagne mais Paris sous les toits. Il y avait eu quelques loyers de retard, des mots qu’ils auraient voulu ne jamais entendre, quelques voisins agités, le concierge qui ne distribuait plus leur courrier, la porte trop souvent bloquée de l’ascenseur au rez-de-chaussée, des coupures d’eau, d’électricité mais malgré bien des guerres, ils résistaient, là-haut, dans leur cocotier. Un après midi de juin, en plein pique nique pyjama, un vieux monsieur très énervé du bas de la petite cour avait juré : Un jour, il faudra bien descendre de votre cocotier et croyez moi, si vous ne le voulez pas, c’est moi qui… Depuis, le mot était resté . Il passèrent tant de journées en pyjama, sous le soleil mais aussi dans le froid sous d’épaisses couvertures, l’un contre l’autre, quelques longues années, à se regarder, aussi . C’était une époque où ils se réveillaient encore presque en même temps, une époque où le salon était moins grand, un matelas pour deux avant qu’ils ne, toutes les nuits, d’un long couloir, se séparent. L’un fermait à clef , l’autre laissait toujours la porte entrouverte. Comment oublier ? Il travaillait dans un YMCA à Moshi quand un soir, il entendit un homme pleurer, seul, dans une chambre. Maintenant, il note toutes ses correspondances, les changements, les arrêts de cinq minutes, l’embrasse sur le front le matin, lui fait couler ses bains, porte ses valises, donne à manger à Gaspar, commande les livres chez Bertrand, lit le journal à voix haute pour rompre tous ces silences, s’endort toujours la porte entrouverte, la peur qu’il s’enfuit , qu’il retourne en Tanzanie, la peur de le perdre, la peur qu’il s’en aille aussi comme pour son dernier voyage.Un jour au bord du lac Malawi, couché dans les herbes folles, il avait parlé longtemps, si longtemps à cette terre inconnue où vivent des lions comme il aimait dire et comme disaient autrefois les géographes du moyen age. Il avait tenu sa main dans la sienne, regardant le ciel, puis à nouveau, comme à Moshi, dans le YMCA, seul dans sa chambre, il avait pleuré .
Il était né lui aussi à Oudjiji, quinze ans plus tôt.
13:30 Publié dans Zoom | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : amaryllis, oudjiji










