mardi, 22 juillet 2008

le baiser de l’hôtel de ville

18465325_w434_h_q80.jpg
 
 
Tu sais dans sa correspondance il dosait mais il disait aussi que s’il devait quitter la France pour un exil , c’est Guernesey .
J’ai toujours su que dans l’enveloppe kraft scotchée au fond de la boite à gant de sa Peugeot 404 Berline Super Luxe il y avait un revolver argent 357 Magnum . C’est une époque où il fallait bouffer du soleil, s’étendre, s’entendre soleil. Soleil, soleil, il fallait en  dévorer à l’ indigestion. La mode était aux tournesols en plastique  qui ornaient le béton qui déjà était né .Ca cocotait le patchouli, l’encens, la pisse dans les premiers Otis qui te faisaient grimper au 12 ème . Il y avait là aussi déjà les premières morsures d’une époque qui tapissaient, gravaient la tôle de la cabine : des enculés, des fils de putes ou des mort aux cons. Du haut de ta cage que tu croyais dorée, t’avais une vue sur des milliers de chantiers, de terrains vagues, de cars qui  ramassaient les centaines d’ouvriers qui les menaient à d’autres dortoirs. La nuit, aussi beau que dans le générique de « bonne nuit les petits » , je me souviens de toutes ces lumières aux premières lucarnes dans ce gris métallique ou d’immenses grues athlétiques dressaient leurs bras sur la ville comme pour nous protéger, nous rassurer . Lui, il disait que même les  derniers liftiers des grandes boutiques puaient la laine de mouton ou le fromage de chèvre et qu’il croyait pas une seconde à la maison bleue adossée à la colline. Il avait des cicatrices sur tout le corps, je ne les ai jamais vu , mais il en avait bien d’autres plus apparentes. 
Quand il voyait du Doisneau qui s’embrassait, le baiser de l’hôtel de ville, il avait comme des malaises, la tête qui tournait. Cette jeunesses insolente, elle lui faisait tant de mal.
Aujourd’hui, allongé , à poil , sous une mince couverture qui me mène au bloc , un peu plus encore abîmé,  j’ai les yeux fixés au plafond et je vois défiler d’autres néons dans le bleu électrique de cette clinique. En attendant le monte charge, un Otis peut être  ,qui m’accompagnera plus bas, je pense à lui .
La 357 Magnum est certainement l'une des meilleures cartouches de revolvers mais il s’est encore loupé.
De l’hôpital, de la prison, il disait que s’il devait quitter la France pour un exil , c’est Guernesey .

Un jour, j’ai su qu’il avait apprit à lire et qu’il aimait Victor Hugo.

jeudi, 17 juillet 2008

Requiem pour un con

Ils pensaient que c’était la cigarette du matin. Pendant ce temps là, sur son vélo d’appartement son père montait les cols les plus ardus scotché devant un télé-achat qui aboyait des affaires incroyables , en sueurs, la veine du front gonflée par tant d’efforts, la salive au bord des lèvres, une oreillette qui rythmait techno , un bracelet serré à son poignet qui calculait les battements de son cœur .De la cuisine, elle , sa mère, tirait sur des Marlboro en récitant " requiem pour un con ". La cigarette du matin arrivait après le premier café trop serré, mais ils pensaient que c’était de sa faute , la cigarette . Pourtant, tous les jours, il dégueulait. Face au miroir, il était rouge, rouge prêt à exploser , les yeux humides mais humides comme lorsqu’on s’étouffe , penché sur le lavabo, la bouche mentholée par le dentifrice , il vomissait .S’agrippant, malade, aux rebords de l’émail, il reprenait son souffle , respirait un quart de secondes puis à nouveau, tout son corps rejetait .Il avait mal, partout, au ventre, à la gorge, au larynx , rien à vomir et pourtant . Le tensiomètre lui affichait des performances exceptionnelles , elle savait qu’avec sa volonté , elle, elle diviserait par deux sa consommation de clopes. Le soleil brillait comme un beau jour de juin sur leur 12ème étage mais été comme hiver, après le douloureux rituel de la salle de bain, il aimait se retrouver seul dans ces silences presque comme Matthew Modine dans " Birdy ", dans un angle du balcon béton ,presque nu . La boite aux lettres était souvent pleine à craquer d’un tas de bons de réductions, de factures, de prospectus en tous genre mais autour du cou, il y avait cette petite clé qui lui permettait le premier de courir après le facteur. Elle avait beau lui expliquer que le dimanche était comme un jour férié, mais à 12h30, il cavalait à très grande vitesse les 840 marches avant de remonter , même allure, pour terminer, essoufflé dans un autre angle du balcon béton, comme un oiseau blessé . Un jour il a eu quarante deux ans et sa tête a cogné , plusieurs fois, violemment, en arrière, en avant, dans les escaliers de la grande tour, sur les murs, la peinture blanche crépis couverte de sang, du haut du 12ème au rez de chaussée. Il aurait à nouveau glissé mais comme ce n’était pas la première fois, les voisins ont pensé que du haut, ce n’était plus un accident. J’ai vu danser des feux d’artifices silencieux haut dans le ciel , des trains de marchandises rentrer en gare sur la pointe de leurs pieds ,aciers hurlants, des étincelles rouges dans la nuit bleutée de cette nuit d’été et je me suis souvenu de ses barreaux blancs à mon lit d’enfant, abandonné des heures, cognant ma tête en arrière , fort, de plus en plus fort, comme le font les tambours qui au loin arrivent et s’immobilisent soudainement sous ma fenêtre le jour de la fête des morts . J’ai du m’endormir souvent d’épuisement , le crane cabossé , les yeux fatigués par tant d’hurlements alors que l’hymne à la joie , en stéréo, la symphonie numéro 9 couvrait d’autres guerres dans le salon. Un jour après la libération, d’un pont ,on m’a raconté qu’ elle se serait pendue . Un autre jour , on aurait appris, m’a t on raconté aussi, qu’elle aurait été tondue devant une foule pleine de haine. Un jour du 12ème , il avait voulu peut être s’envoler. Depuis, elle, elle ne fume plus , grâce à la volonté. Lui, il regarde le ciel , les lèvres tremblotantes presque pour pleurer même s’il n’a jamais su pleurer car un homme ne pleure pas ou pour demander quelque chose, comme un pardon mais il ne peut rester que muet même si son tensiomètre lui indique qu’il est en pleine forme, physique . Depuis , plus personne ne descend chercher le courrier .

samedi, 12 juillet 2008

HB

DSC00632.JPGAux premières heures du matin il dépliait la chaise à la fenêtre de la cuisine attendant patiemment que le café termine, tirant sur la fin d’un El Morro abandonné la veille sur le bord d’une porcelaine . Patiemment, il avait le temps et le temps il avait décidé de le prendre , de ne plus le compter,  le savourer, comme il aimait avec adresse et raffinement décapiter la tête de son premier Havane. Il savait qu’il y avait là comme quelque chose de barbare .  Le cigare à la bouche, il aspirait lentement en éloignant la flamme de deux à trois centimètres du pied, le faisant lentement pivoter , sans cesser l'allumage. La cafetière se remplissait lentement , plus bas le néon vert d’une pharmacie clignotait, plus loin des pressés s’engouffraient sous terre, quelques bus commençaient à se croiser, il savait qu’aujourd’hui tout serait gris mais il aimait lui aussi le gris, il avait toujours aimé le gris. Un jour, on lui avait proposé de mettre des rideaux à ses fenêtres, de changer toutes les fenêtres mais il préférait le bois humide presque moisi, la fraîcheur matinale du carrelage de la cuisine sous ses pieds nus, et surtout son petit aérateur circulaire pour carreau de fenêtre si poussiéreux qui n’avait sans doute jamais tourné. Il aurait pu aussi avoir un réfrigérateur mais comme la pièce était si petite, comment aurait il pu la déplier. Un été , un dimanche 23 août,  comme après une pluie fine,une fin d’après midi, il avait replié son journal, son  parapluie , la chaise du jardin public puis il était remonté la placer là, face à la fenêtre de la cuisine, regardant Paris sous la pluie, la pluie sous les toits .
Il avait peut être pleuré quelques secondes , c’était encore l’époque où le temps était compté, mais ce n’était pas de tristesse , il aimait le gris, la pluie, ce gris, il y a tant de gris qu’il aime aujourd’hui. Autrefois ,oui, mais aujourd’hui, patiemment, il apprend, il goûte, il savoure , une première tasse, aussi. C’est étrange, un jour, un jeune couple, plus bas, qui le croisait souvent rue des deux gares où plus haut, d’en bas,  très tôt à sa fenêtre , sa tasse, un Havane, pensa lui faire plaisir. De retour d’un voyage au Nicaragua, enveloppé dans un journal local, un Torpedo , elle en avait les yeux qui brillent, il était beau , la peau  burinée, aux cheveux gris . Comment ne pas trop aimer à le regarder ,lever les yeux  au ciel gris mais ils sont beaux, si beaux, le ciel, lui...   Je le guillotinerai plus tard ... Merci... Oui , du haut de mon perchoir...  Il est si beau et de si loin... Oui, je suis comme le gardien de mon phare , des paquebots sur rails...  Mais je vous invite pour un café , un soda ... Du bruit aussi , parfois, quelques soldats , gare de l’Est ... Un autre jour alors, d’accord.
Une autre tasse et le temps passe , s’écoule , tièdement , lentement , les bruits de la ville au loin semblent découper délicatement le petit matin des autres instants de ses journées .Aujourd’hui , c’est encore un autre couleur, un gris plus léger, peut être  comme un crayon HB .         

samedi, 05 juillet 2008

Sur le bord du Nil , j’ai rêvé Peter Ustinov

 
images.jpg
 
Sur le bord du Nil , j’ai rêvé Peter Ustinov .Des chaises volantes s’écrabouillaient d’un manège qui s’écroulait.Du sucre d’un nougat mou m’embrassait .Sur ma peau moite brûlée au zénith coulait des sueurs .Je croquais interdit des glaçons que je broyais sous mes dents .J’ai vu pleurer des tissus dans le vent d’un manège qui tournait, tournait, tournait. Sur le pont, immobile, abandonné dans ce délicieux vacarme des bois qui craquaient, fantômes aux nus pieds, voyageurs clandestins seuls témoins des amours passagers , il fallait que je parte .J’ai vu au pays de l’or, pays disparu sous les eaux du Nil ce qu’aucun des musées de Boston, Khartoum, Berlin, Leipzig, New York ou de Philadelphie ne pourraient m’ offrir.
Ici, les portes des maisons gardent la serrure à l’extérieur, signe de confiance dans la communauté, car les nubiens sont tous de la même famille. Des femmes vêtues et voilées de noir se lamentaient mais c’est au souk d’Assouan, près d’un étal qui croulait sous des marchandises de toutes sortes, statuettes de dieux, que j’ai vu.Sa peau noire , aux traits fins,sa silhouettes élancée dans une tenue blanche immaculée , ses vielles mains abîmées par le temps,  ses cheveux à peine protégés par un voile mal ajusté . Mains tremblotantes qui échangeaient de la monnaie égyptienne , des regards baissés, furtifs, parmi les enfants des rues voisines qui couraient en riant et des touristes qui saccageaient, touchant à tout, parlant trop fort pour un prix d’or.
J’ai vu ses mains tremblantes d’un geste délicat cacher sa peau , m’offrir juste ses yeux et son éclat, réparer l’étal pour une prochaine escale. 
 
Je te vois tournoyer sur ce manège dans ce ciel  orageux, pendu comme à un mat de cocagne, tu m’éclabousses de tes rires amoureux mais tes tissus qui dansent dans le ciel sont  déchirés à mes yeux. Je goûte le sucre déposé d’un nougat de tes lèvres mais dans mon sang circule d’autres rêves, je me suis noyé dans sa peau d’ébène, ébloui par l’éclat de ses yeux, ses mains fragiles brûlées par le soleil m’ont bercé de tant d’amour qu’un instant, j’ai vécu.

dimanche, 08 juin 2008

Sugar, baby love.


J’ai suffoqué des nénuphars bleus au 28 ème étage d’une tour de cristal, piégé par la douceur aseptisée du linge de ma camisole luxueuse. Sur le bord de mon double, tétanisé, j’ai regardé dans la nuit, par la baie, l’agitation silencieuse, plus bas. J’ai vu monstrueuse, la vie. J’ai cru pouvoir visiter d’autres mondes rassurants  en pressant la télécommande mais l’angoisse persistait. La panique coulait en moi, un circuit interminable, infernal. Le souple matelas me paraissait de plus en plus béton,  des pensées obscures me bâtissaient, s’entassaient, gigantesques. Des milliers d’ascenseurs, néons jaunes collés aux façades d’autres usines humaines jaillissaient toutes les secondes du plus profond comme des milliards de bulles propulsées, une flûte à champagne design tout en bohème étirée jusqu’au soleil. La bouche sèche, la langue paralysée, mes doigts s’enfonçaient depuis des heures sur mes rotules pianotant des notes, fausses. Malgré ma position de plus en plus fœtale, une sueur froide qui du haut de ma cervelle glissait tout doucement le long de ma colonne vertébrale semblait s’agripper au textile de ma chemise achetée à peine débarqué, en duty free.
 Derrière un rideau métallique aux lames sans teint sous un sunlight rouge j’ai pu me changer dans une cabine d’essayage suspendue entre deux étages de tissus haut de gamme pour hommes affairés. Un son new age d’une autre époque tamisait l’espace de consommation, censé peut être me rassurer. La voix douce du jeune homme qui me regardait défiler, dans ses costumes, sur l’épaisse moquette bordeaux  qui traversait sur plusieurs mètres la boutique me semblait trouver comme un puissant écho se cognant aux larges miroirs qui bordaient mes doutes vestimentaires. Tout était si bien organisé. Pourtant j’ai cru percevoir un premier symptôme, une angoisse sourde.  Sur le coté gauche du pare-brise la lampe rouge était allumée, je m’y suis engouffré. J’ai cru comprendre qu’à la sortie de l’ascenseur, au 38 ème étage, tu pouvais  avoir une vue magnifique sur tout Tokyo mais d’autres symptômes que je savais parfaitement diagnostiquer, en cascades, me perturbaient. J’ai vu inquiet les yeux de mon chauffeur dans le rétroviseur intérieur alors je me décalai discrètement de la banquette pour qu’à son écran je disparaisse.
Seule la voix douce du jeune homme qui m’avait habillé semblait pouvoir ralentir mon rythme cardiaque, laisser tous mes sens retrouver le sens. Mais ce si récent souvenir auditif s’estompait peu à peu, mes veines bleues traçaient les grands boulevards, défigurant encore et encore la couleur neige de mes avants bras, j’étouffais dans mon costume d’apparat, mon corps commençait à pleurer en douleurs. Un immense jardin tropical tapissait ma bathroom, des effluves de parfums de synthèse, cocotiers, plages dorées, comme un gel douche bas de gamme égaré dans ce luxe, moussaient l’eau d’un bain que je laissais couler tandis que mon corps nu se cognait aux faïences, comme une danse, diabolique rituel, puis, j’ai soigné. Etanché, écroulé sur le marbre aux nénuphars bleus, je suis devenu sanglots comme  je le suis toujours après, quelques longues minutes, avant que le froid, que mes sens se réveillent. J’ai provoqué une chaleur moite en coupant la climatisation de ma suite puis sur un des angles de mon souple matelas, j’ai continué, à l’observer, dans ma salle de réveil,  en attendant le soleil levant. 
Dans ma salle de réveil, reviennent à ma mémoire tous tes mots, tes blasphèmes,  tes violences, tes 33 qui autrefois tournaient sans cesse sur ton diamant, ton seul bijou, te moquais-tu. Tu me disais que la noirceur de ton blouson te faisait comme une épée, tu en connaissais toutes les paroles. D’autres rêvaient déjà de châteaux en Espagne, de voitures de luxe, de croisières de rêves mais toi tu me narrais souvent quand j’étais fiévreux que ton plus beau voyage, ta plus belle croisière, c’était à bord d’un bateau parisien, un dimanche après midi de novembre, serrés l’un contre l’autre, nos marrons grillés dans le papier journal, l’épais brouillard qui nous cachait tout et nous cachait de tous, cette voix d’hôtesse de l’air venue de  je ne sais où qui nous commentait des monuments fantômes.
En attendant le soleil levant, dans ma salle de réveil,  je pense à ce dimanche après midi de novembre, il le panse, avec douceur.
Abîmé, je... encore.
Je...

samedi, 07 juin 2008

1000 BORNES

DRAG-QUEEN.jpgMadame de Sévigné est décédée ce matin, à
l ‘aube. Max, mon amour, ce n’est pas dans
la cabine d‘un 38 mais dans le dortoir à
Jojo. Mais ce n’est pas Jojo non plus !
Quant à Napoléon, il semble tenir à
merveilles son nouveau rôle de veuf joyeux.
J’ai mal aux jambes, tu sais. A la terrasse
du grand café, je vais parfois . Lucien
m’aide à me maquiller. Il coiffe toujours
aussi bien. Après quelques jaunes, on rit
fort parfois en regardant les Miss bigoudis
talquées, tenant fermement leurs petits
sacs à main plein d’oseille s’empiffrer de
tartelettes à la myrtille devant une eau
pétillante, un citron pressé ou une vodka
glacée à l’heure du thé , juste avant
l’ouverture du casino. Ce matin j’étais si
triste. J’ai pensé à Gégé la dépanneuse.
Le matin il m’offrait son couple
d’inséparable, le soir il crevait seul dans
sa friteuse. Souvent, après quelques
dizaines de bières, il rêvait d’une
terrasse ombragée avec un parking pour PL
grand comme celui d’un hyper et plein à
craquer comme un samedi éternel quelque
part sur la N7 après Moulin . Tout a
commencé au Mille Bornes, oui, c’est au
Mille Bornes, en 1972 ou 73, je ne sais plus
vraiment. Enfin, c’était la belle époque. En
1973 , sure, puisqu’un an après , un 13
juillet , Max, tu ...Un jour comme celui ci,
on l’oublie pas . Ca pétaradait dans tous
les sens et toi tu m’donnais de si gros
coups de panards dans le bidon. J’étais
debout déjà depuis 6 heures , au bar , puis
en salle et j’avais même fait la fermeture
de la cantine. Ils disaient que j’étais
belle mes gars, ils le disaient. J’avais le
droit à plein de p’tits cadeaux, des mots
doux, des fleurs et dans les derniers mois,
ils faisaient la queue pour pouvoir
caresser mon ventre rond .
Jojo m’avait installé une de ses couchettes
de son autocar pour que je puisse m’étendre
dans l’attente du feu d’artifice. Il avait
tiré quelques rideaux autour de moi , deux
veilleuses au plafonnier pour seul
éclairage, une couverture, la sienne, mais
tu n’as pas attendu le bouquet final. Jojo
t’a enveloppé dans sa chemise de service
puis posé délicatement près de moi. Il
pleurait, toi aussi , puis la sirène des
pompiers suivit d’un concert de klaxons qui
nous a accompagné jusqu’à l’hôpital. Je
n’oublierai jamais ce jour, Max.
Je t’aime mon garçon, je t’aime.
Pardonne-moi.

Je ne sais pas qui il est ?



samedi, 31 mai 2008

Roxanne

 De l’autre coté de la bruyante Bastille, il avait loué quelques mètres carrés, de quoi poser un zinc, un rideau rouge, quelques tables. Je l’ai souvent aperçu distribuer des tracts Chemin Vert. Parfois pendant le récital,  l’un des deux projecteurs plongeait la scène dans cette si étrange  pénombre qui teintait l’endroit comme il aimait, cette chaleur si particulière. Le voisinage était fou de rage alors, pour le calmer,  il faisait parfois venir d’autres artistes, des peintres, pour organiser des vernissages à l’heure du thé où il était convié et très bien reçu. Mais les plaintes s’entassaient quand même, le plongeur oubliait trop souvent d’y être,  Jacqueline aussi, il devait être alors sur tous les ponts. Quand la fatigue se faisait  grande, les verres se remplissaient trop généreusement, les clients lavaient eux même les tables, la vaisselle, se servaient derrière le bar pendant que lui dans le cagibi près de la réserve qui servait aussi de loge, il apportait un verre de bordeaux ou une vodka à celui ou celle qui allait monter sur scène.  Parfois, aux beaux jours, la soirée se prolongeait tard sur le bord du trottoir, il savait que la facture serait lourde mais l’endroit ne désemplissait pas. Un jour, une espèce de blondinet, la cinquantaine tassée, lui a fait le coup. Quatre heures du matin, félin, l’animal, à capela, baryton,  « Roxanne. » Il y  eut, je me souviens du champagne pour tout le monde. Puis un jour Bidouille le petit est chat est mort. Il dut aussi quitter  la rue du Buisson Saint Louis, décrocher le rideau rouge et revendre le zinc à un livreur de pizzas. Au petit matin, sur les quais, quand il décharge les camions à Rungis, il entonne avec cœur, « This land is your land » comme pour se donner du courage, oublier le ton menaçant des contremaîtres qui lui reprochent de traîner, de trop rêver, une éternelle clope prisonnière dans l’étau de ses lèvres tremblotantes dans le matin glacial d’un jour de novembre. A dix heures, il s’offre quelques bières, puis il y retourne avant d’enfourcher son vieux Vespa pour rejoindre un dortoir bord de périphérique où ils logent à trois, parfois à six. Jacqueline lui refile parfois des tickets restos, le plongeur vient souvent dîner et dans l’étroite cabine de douche au bout du couloir, parfois, quand ils sont très heureux, ils, tout habillé, s’enferment pour chanter en canon « Roxanne. » Les bouteilles de sangria de deux litres que vend le discounter du coin coulent comme coula autrefois...  Souvent, comme pour un réveil, brutal, il restait quelques très longues minutes encore seul sous une douche , froide...

 

samedi, 24 mai 2008

Astoria, Queens, NY

 
297620062.jpg
 
 
..J’ai jamais retrouvé ce goût de sirop d’érable, même dans la Pancake House, là où tu aimais prendre toi aussi ton petit déjeuner.
J’ai vu, fragiles, tes doigts crayonner sur des cartons, des décors incroyables pour un music hall sur Broadway qui te faisait des promesses, ils ne voyaient jamais le jour. Comme dans une pub presque à la mode aujourd’hui, nous nous sommes souvent retrouvés presque en sous vêtements devant nos machines à laver de la laundry du coin . Je regardais défiler des infos sur une télévision suspendue au plafond, tu crayonnais encore enveloppée dans une couverture de fortune.
Un jour j’ai trouvé dans mon sac à linge sale, un de tes cartons sur lequel tu avais dessiné une vieille maison en hauteur et derrière tu m’avais laissé pour adresse : Astoria, Queens, NY.
En fait, je ne t’ai jamais trouvé.
J’ai cru reconnaître la vieille maison en hauteur au coin de la 12 ème rue de la 31 ème avenue mais la vieille femme, une pakistanaise,  qui m’ouvra la porte,  avait acheté la maison à des italiens il y a déjà très longtemps et n’avait jamais entendu parler de toi.
Je suis souvent retourné au laundry où nous avions nos habitudes , j’ai du avaler des heures de programmes de télévision indigestes , je me suis aventuré quelque fois dans Broadway à la porte des grands cabarets aux heures où les camions livrent les décors, je me suis goinfré de pancakes à toutes les sauces puis j’ai fini par t’oublier .
Un jour, je me suis acheté une machine à laver à la signature de mon premier contrat et je ne sais pas pourquoi, je suis retourné le jour même de la livraison m’asseoir sur le stool vert pomme où autrefois en caleçon je regardais défiler des infos pendant que tu crayonnais.
J’ai trouvé des couleurs si particulières aux dernières feuilles des arbres qui tapissaient  les chemins dans Battery Park et je suis revenu souvent m’appuyer contre le marronnier, mon dernier automne, ma dernière saison, ici, à Manhattan.
C’est en retrouvant l’un de tes cartons, un gigantesque décor pour un opéra moderne,  fixé au mur du bureau de l’un de mes agents que j’ai su qu’au beau milieu de la foule tu t’étais , une première fois , effondrée , un dimanche après midi et que la Pakistanaise qui t’hébergeait illégalement avait trop tardé avant d’appeler des secours lorsqu’une seconde fois , du haut des escaliers de la vieille maison en hauteur tu t’étais effondrée, pour toujours.
Il parait que ce marronnier tu l’adorais et qu’en automne, tu y restais des heures à crayonner, dans Battery Park.
En fait, je ne t’ai jamais trouvé.

dimanche, 18 mai 2008

La LuNe EsT rOuGe aUx BrUmEuX hOrIzOnS

750024078.jpg

Il remontait sur Bilbao.La pluie pleurait sur San Sebastian , une pluie chaude , matinale .Ma tête lourde épousait le carreau crasseux de l’autocar , il y avait au plafonnier des veilleuses encore allumées alors que le jour s’était levé depuis déjà quelques longues heures .Mon bonheur d’être triste s’installait tout doucement, j’ai du entendre fantôme " pourquoi faut- il que les avions s’envolent, que les trains s’en aillent… " puis d’autres voyageurs , quelques arrêts , fréquents, la chaleur, je me suis réveillé 200 km plus tard , un terminus.J’ai récité "  la lune est rouge aux brumeux horizons… ".Je me suis souvenu de John o’groats, de bien de tes poèmes mais celui-ci tu y tenais tellement, il te l’avait illustré.

L’endroit perdu étouffait sous le soleil. J’ai vu disparaître dans la poussière l’autocar, d’autres voyageurs , de ma table poisseuse, calée près d’un climatiseur de fortune,j’ai du boire quelques boissons fraîches près d’un néon jaune qui survivait , une publicité pour une marque de bière , je me suis assoupi .

Je ne sais pas si c’est l’odeur de friture, le climatiseur tombé en panne, le feuilleton d’une télévision dans la cuisine qui se terminait par un générique endiablé, la faim , mais je me suis presque réveillé en forme,peut être honteux.

J’ai du louer une cabine de douche , eau glacée sous laquelle je suis resté longuement puis j’ai du passer un tee-shirt noir.Mon autocar est arrivé , j’ai avalé un ou deux cachets , la route était sinueuse, le soleil de plomb, la radio distillait " Every Breath You Take " de Police et deux heures plus tard, je me suis retrouvé devant ta tombe.

J’ai vu une vieille femme qui avait pleurée, quelques habitants du village et sur le marbre de ta pierre tombale il y avait inscrit " la lune est rouge aux brumeux horizons…  " 

La vieille femme s’est approchée de moi une photo à la main  :

-         vous, vous êtes Cultu ?

-         oui,

-         tenez, dans cette enveloppe, vous trouverez une lettre qui vous est destinée, quelques photos, une carte postale, un cahier de poésie dont un poème illustré… par la peinture de son père. Il tenait tant à être enterré ici, près de lui.

C’est seulement à cet instant que je me suis pardonné d’avoir été plus tôt honteux , des images se sont bousculées à une telle vitesse dans ma tête, des images heureuses aussi, qui, ici, cette enveloppe à la main, à ta lecture, m’obligeait à tant de souvenirs .

Je t’aime , putain comme je t’aime pleurait ma bouche sur la lune rouge aux brumeux horizons .

mardi, 06 mai 2008

YMCA

Il s’inquiétait pour ses amaryllis, Gaspar le chat, un livre commandé qu’il aurait fallu récupérer chez Bertrand, ses cyprinodontidés, la température de l’eau qu’il fallait surveiller, la pluie sur le toit, le grenier, son courrier, Msauzi, les cinq minutes d’arrêt, l’hôtel, les nuits sans sommeil mais il s’inquiétait de tout, tout le temps et de tant. Il était debout depuis 1957. Il détestait cette question mais quand il lui posait, depuis quelques années, depuis un certain matin, il lui répondait : Oui, tôt, depuis 1957. La première fois, il avait sourit en lui resservant une tasse de café. La seconde aussi certainement puis le ton, petit à petit, n’était plus le même, jusqu’au jour où à son tour, lui aussi, il se levait , bien avant lui. Peut être pour éviter de l’agacer, la question, mais parfois, comme cette première cuillère qu’il faisait tourner dans son bol pendant des heures en prenant soin de la faire cogner contre la porcelaine, à nouveau, il lui posait. Autrefois, quand ils se réveillaient tard, ils improvisaient sur la terrasse ensoleillée leur pique-nique en pyjama qui pouvait durer jusqu’au coucher du soleil. Presque comme un dimanche à la campagne mais il n’y avait pas de dimanche, ni d’autres jours d’ailleurs et ce n’était pas la campagne mais Paris sous les toits. Il y avait eu quelques loyers de retard, des mots qu’ils auraient voulu ne jamais entendre, quelques voisins agités, le concierge qui ne distribuait plus leur courrier, la porte trop souvent bloquée de l’ascenseur au rez-de-chaussée, des coupures d’eau, d’électricité mais malgré bien des guerres, ils résistaient, là-haut, dans leur cocotier. Un après midi de juin, en plein pique nique pyjama, un vieux monsieur très énervé du bas de la petite cour avait juré : Un jour, il faudra bien descendre de votre cocotier et croyez moi, si vous ne le voulez pas, c’est moi qui… Depuis, le mot était resté . Il passèrent tant de journées en pyjama, sous le soleil mais aussi dans le froid sous d’épaisses couvertures, l’un contre l’autre, quelques longues années, à se regarder, aussi . C’était une époque où ils se réveillaient encore presque en même temps, une époque où le salon était moins grand, un matelas pour deux avant qu’ils ne, toutes les nuits, d’un long couloir, se séparent. L’un fermait à clef , l’autre laissait toujours la porte entrouverte. Comment oublier ? Il travaillait dans un YMCA à Moshi quand un soir, il entendit un homme pleurer, seul, dans une chambre. Maintenant, il note toutes ses correspondances, les changements, les arrêts de cinq minutes, l’embrasse sur le front le matin, lui fait couler ses bains, porte ses valises, donne à manger à Gaspar, commande les livres chez Bertrand, lit le journal à voix haute pour rompre tous ces silences, s’endort toujours la porte entrouverte, la peur qu’il s’enfuit , qu’il retourne en Tanzanie, la peur de le perdre, la peur qu’il s’en aille aussi comme pour son dernier voyage.Un jour au bord du lac Malawi, couché dans les herbes folles, il avait parlé longtemps, si longtemps à cette terre inconnue où vivent des lions comme il aimait dire et comme disaient autrefois les géographes du moyen age. Il avait tenu sa main dans la sienne, regardant le ciel, puis à nouveau, comme à Moshi, dans le YMCA, seul dans sa chambre, il avait pleuré .

Il était né lui aussi à Oudjiji, quinze ans plus tôt.

Toutes les notes